Samedi 8 mai 2010 6 08 /05 /Mai /2010 10:28

La vocation géographique de Bizerte 

Article du Contre-amiral A.LEPOTIER

  

 

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Le « Tournant » Tunisien

   

Par le fait qu’elle demeure «  la plus grande surface de communication fournie par la nature », selon l’Amiral Mahan, la mer donne un immense intérêt aux territoires qui bordent les détroits ou les promontoires : c’est là, en effet, que se trouvent les points de convergence ou d’inflexion obligatoires des communications maritimes mondiales.

 

La position du « tournant «  tunisien tient sa valeur de ce  double caractère : il constitue, d’une part, le môle continental du détroit central de la Méditerranée –dit de Sicile (qui pourrait s’appeler plus justement détroit de Tunis, comme on dit détroit de Messine, de Gibraltar, de Douvres ou du Pas de Calais, etc.)- le plus large et le plus direct pour la navigation longitudinale dans cette mer ; et, d’autre part, c’est le promontoire le plus septentrional de toute l’Afrique, que cette même navigation doit obligatoirement doubler, au plus prés, pour allonger le moins possible son itinéraire vers l’est ou vert l’ouest : Le cap situé immédiatement à l’ouest de Bizerte atteint en effet, 37°20’ de latitude Nord, soit sensiblement celle de Séville, de Carthagène, de Catane et de Sparte.

  

Lorsqu’on montait à la station du Nador, qui domine ce cap, on pouvait voir se croiser et s’infléchir les routes de tous les navires empruntant la grande voie Gibraltar-Suez, et, notamment, de ces énormes pétroliers, aux superstructures blanches, qui transportaient les quelques deux cent mille tonnes de pétrole nécessaire, journellement, à l’Europe occidentale.

  

D’autre part, la cote tunisienne fait face non seulement à la Sicile, mais aussi à la Sardaigne, et, par conséquent à l’entrée la plus large de la mer Tyrrhénienne, qui mène directement à Naples. Enfin, elle comporte le plus important «  décrochement » Nord-Sud de toute la côte africaine méditerranéenne, puisqu’il atteint cinq cent kilomètres, et constitue une façade nord-africaine sur la Méditerranée orientale sensiblement symétrique de celle de la côte du Levant.

 

Tous ces impératifs géographiques ont conduit les hommes, depuis l’antiquité, à établir des bases commerciales et militaires aux environs de ce promontoire, que Carthage fit entrer dans l’Histoire. Il s’agit, aujourd’hui, de savoir si la configuration topographique et hydrographique locale se prête à l’établissement d’une grande base aéronavale moderne.

 

Un site Idéal.

 

Précisément, au sud-est du cap le plus septentrional de ce « tournant » tunisien, la nature offre un lac de 12 à 15 kilomètres de diamètre, d’une superficie de 120 kilomètres carrés, dont 109 kilomètres carrés par fonds supérieurs à 2,50 mètres; 95 kilomètres carrés par fonds d’au moins 5 mètres, et 25 kilomètres carrés comportant des profondeurs  de 10 à 12 mètres. Au Nord, ce lac est prolongé par un goulet, vers la mer, dans laquelle son trop plein s’écoulait naturellement par un émissaire peu profond. Il suffisait de creuser un canal navigable, prés de cet émissaire, pour permettre l’accès des navires à ce magnifique plan d’eau, merveilleusement abrité-le seul sur la cote africaine- équivalent aux plus beaux lagons des atolls du Pacifique, tels que Bikini, Eniwetok, Guam, etc.

 

 

 89122Plan Bizerte 1943

Cette opération fut décidée par le gouvernement français en 1892, et menée à bien en trois ans. Le 4 juin 1895, le croiseur cuirassé Suchet franchissait le canal et mouillait dans le goulet où était établie la base navale de la Pêcherie, tandis qu’un arsenal maritime était crée au fond du lac, à Sidi Abdallah-Ferryville, au point accostable le plus éloigné de la haute mer-pour éviter les bombardements navals. En même temps, la ville de Bizerte naissait sur les déblais rejetés à l’ouest du canal, à la manière d’un nouveau Port Saïd. Les quais du port de commerce furent établis sur le canal et dans son prolongement vers le goulet, en baie de Sébra.

 

On pouvait craindre que le lac, dont les profondeurs sont juste suffisantes pour les plus grands navires, soit peu à peu comblé par les alluvions des oueds qui l’alimentent. Par une attention toute particulière, la nature a pris des dispositions pour éviter un tel inconvénient : les deux oueds qui se jettent directement dans le lac : l’oued Guéniche, à l’est, et l’oued Hamia, à l’ouest, n’ont qu’un très faible débit ; par contre, les deux plus grands oueds de la région : l’oued Sedjnane et l’oued  Djoumine, dont les alluvions ont déjà créé la pleine de Mateur, se jettent dans le lac d’Ishkeul, d’une superficie de 9000 hectares. Ce dernier joue le rôle de bassin de décantation avant d’envoyer les eaux clarifiées au lac de Bizerte, par son déversoir de Tindja.

  

Un ensemble aérien, naval et souterrain.

 

Autour de ces deux lacs s’étendent les plaines de Guéniche, à l’est ; de Sidi Ahmed, à l’ouest ; et de Mateur, au sud – particulièrement propices à l’installation des plus vastes réseaux de pistes aériennes. Seule, celle de Sidi Ahmed est, jusqu’ici, utilisée à cette fin, et l’une de ses pistes a été portée à 2400 mètres de longueurs, en 1951.  

Dans le voisinage, il existe, en outre, des hauteurs rocheuses, propres à des installations souterraines, ouvrant de plain-pied avec ces plaines-aérodromes et ces plans d’eaux calmes et hydroplanables. Ce sont, d’une part, au nord-ouest de l’avant port, de la ville et du goulet, les collines de calcaire tertiaire, hautes de deux cent à deux cent cinquante mètres, d’El Euch Roumi, du Djebel Kébir, de Meslem et Rezala, distantes d’environ 4 kilomètres de l’avant port et des quais du goulet ; d’autre part, le véritable » Gibraltar terrestre » que constitue le massif du djebel Ishkeul, surgissant de la plaine de Mateur, au bord du lac de l’Ishkeul. Long de 6 kilomètres, large de 2 kilomètres et culminant à 510 mètres, il représente un volume de bonne roche, quadruple de celui de Gibraltar, à pic sur la plaine-aérodrome de Mateur, et à 10 kilomètres des quais de l’arsenal de Sidi-Abdallah, où peuvent accoster les plus gros pétroliers, cargos et transports d’avions.

  

Dés 1907, la marine a construit une route et une voie ferrée qui, partant de Bizerte, longent le goulet et les rives ouest et sud du lac, jusqu’à Ferryville et, de là rejoignent, à Mateur, la ligne et la route de Tunis, en passant près d’ Ishkeul.

 

Tout cet ensemble offre des possibilités géostratégiques incomparables à l’ère atomique, tant par l’imbrication aérienne, navale, terrestre et souterraine qu’il permet, que par les possibilités de déploiement, de dispersion, et de protection qu’il réunit dans une des principales positions clés du monde. Les possibilités offertes ainsi équivalent à quinze fois celles de Gibraltar, six fois celle de Mers el-Kebir, et deux fois celles Pearl Harbour- qu’il rappelle par la configuration de son lac et de son goulet.

  

Rôle économique.

 

Les travaux d’infrastructures accomplis depuis soixante ans à Bizerte, pour des raisons stratégiques, ont également concouru à la prospérité économique de la Tunisie : Bizerte est le seul port de commerce en eau profonde de la Tunisie, et le paquebot italien de 31000 tonnes Giulio Cesare a pu y accoster, en octobre 1951. Il assure, avec Bône, l’exportation des minerais de fer de l’Ouenza. C’est le siège de la société d’importation des houillères et agglomérés. Une usine de plomb est installée à Zarzouna, sur la rive Est du canal, est une cimenterie vient d’être créée en baie de Sebra.

 

En dehors des travaux normaux de réparation des navires de la flotte militaire, l’arsenal de Sidi-Abdallah est admirablement bien placé pour assurer les carénages des énormes pétroliers qui passent à vide devant Bizerte, au cours de leurs traversées vers le Moyen-Orient. Ils ont quitté leurs ports européens de déchargement depuis un temps suffisamment long pour permettre le « dégazage » à la mer des tanks vides, et peuvent, donc, entrer dans les basins de radoub, de plus en plus rares, susceptibles de les recevoir.

 

Or, de ce point de vue, l’arsenal du lac de Bizerte offre quatre bassins, dont l’un (de 253 mètres de long sur 36 de large au fond), capable de recevoir de cuirassé Richelieu, est à la mesure des pétroliers géants les plus récents. Deux autres bassins ont 198 mètres de long, ce qui suffit encore pour la très grande majorité de cette catégorie de navires.

  

Sur le plan « Atlantique », tant du point de vue stratégique que du point de vue logistique, les occidentaux ne devraient pas oublier que Bizerte est le complément indispensable est l’arrière de desserrement de Malte, comme Mers-el-Kébir-Oran est celui de Gibraltar.

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Depuis le départ de la France de Syrie, en 1946, c’est la seule base dont nous disposons prés de la façade orientale de l’Afrique du Nord. C’est, en outre, un sommet du triangle stratégique Toulon-Mers-el-Kébir- Bizerte, couvrant nos communications eurafricaines. C’est, enfin, notre avant poste nord-africain, face au gré de la Méditerranée centrale.

 

 

 

 

Contre Amiral LEPOTIER février 1957.

 

 

 

Par M ABIDI - Publié dans : histoire
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